La dépression, réflexions et paradoxes

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Je ne voulais pas parler de dépression. Il y a tellement d'experts sur le sujet qui en parlent et proposent des solutions. De mon côté, je n’ai pas LA solution ultime, à l’instar de ces titres accrocheurs et déraisonnables :

“Les 5 étapes vers une vie plus heureuse”, “10 moyens de battre la dépression”, “La méthode facile pour surmonter l’anxiété”...

Rien qu’à l’écrire j’en ai la nausée. Alors finalement, je vais peut-être quand même parler de dépression. En tout cas, je vais parler de la mienne.

Pour être honnête, je ne saurais dire à quel moment j’en suis sortie. Je n’ai pas basculé un jour d’un état dépressif à un état non dépressif. Je n’ai pas non plus suivi de plan. En revanche, cela a été un processus. Mais peut-il servir de modèle pour être reproduit ? Je n’en sais rien. Et je me pose la question de savoir si on s’en débarrasse vraiment complètement, parce que

si ce monde ne vous déprime pas un peu de temps en temps, alors il faut remettre en question votre propre humanité.

Je ne voulais pas parler de la dépression comme quelque chose à soigner, éliminer, éradiquer. Quand j’y réfléchis, je suis heureuse d’avoir été une adolescente déprimée. D’une certaine manière, c’est cela qui m’a gardée saine d’esprit. Paradoxal, je sais. Mais c’est dans cet état que je suis partie à la recherche de moi-même, grâce à lui (et à Baudelaire et Munch) que j’ai cherché l’art à l’intérieur de moi. C’est dans cet état que j’ai écrit mes premières lignes.

Ce n’était peut-être pas “grâce” à la dépression en elle-même. Je pense que la volonté de la mort a éveillé en moi un désir de vie. Je crois qu’une partie de la douleur de la dépression vient de ce qu’on ne veut pas forcément choisir un camp entre ces deux aspirations contradictoires : elles divisent, se livrent une bataille paradoxale et l’on a peur d’en choisir une plutôt qu’une autre.

Et plus on est passif, plus la douleur se fait intense.

Parce qu’en réalité, on “devrait” choisir un camp, n’est-ce pas ?

Au bout d’un moment, rien de ce que l’on vit, ressent ou dit n’a de sens pour les autres, et c’est une autre source de souffrance. “Pourquoi ne peux-tu pas juste être heureuse ?”, “Un jour tu ries un jour tu es au fond du trou!”, “Allez, bouge-toi un peu !” Impuissance…

Alors oui, il m’a fallu prendre soin de moi sur le plan physique. Éliminer les toxines de mon système, de mon organisme, de mon environnement et de mon alimentation a été LE point de départ. Mais ne serait-il pas arrogant de penser que cela puisse suffire ? Nécessaire, oui. Suffisant, non.

Nous ne sommes pas seulement notre corps. Nous devons prendre en compte notre intériorité, notre esprit, nos pensées, et j’ose dire le mot, notre âme.

C’est une chose de détoxifier notre corps, c’en est une autre d'examiner notre système de pensées. Les habitudes de notre mental. Nos schémas inconscients. Et, aussi simplement que nous pouvons le faire pour notre corps, nous devons admettre les toxines qui habitent notre mental. Mais pas de détox ici, pas d’évacuation drastique.

Il nous faut voir nos ténèbres, observer nos pensées les plus sombres. Les accepter et les laisser “être”, les voir seulement pour ce qu’elles sont : des pensées.

Se débarrasser de cette part de nous même reviendrait à abandonner une part de notre humanité. Paradoxe ? Nous nous plaisons à considérer notre humanité comme ce qu’il y a de meilleur en nous, c’est là qu’est le paradoxe. Acceptons notre entièreté, notre unicité. Car il ne saurait être de lumière sans ombre. L’effort tient dans l’apprentissage de l’amour de l’un comme de l’autre.

Ce qui m’a été donné durant ce chemin pour guérir de la dépression, c’est une chance de mieux me connaître.

Je dis guérir, pas soigner.

Guérir ne renvoie pas à un processus d’élimination d’un trouble pour retourner à un état antérieur de total bien-être. Je considère la guérison comme un processus de création d’un état nouveau, créé à partir du “dysfonctionnement” qui s’est présenté à nous. Il n’y a pas de retour en arrière. Jamais.

Guérir de ma dépression m’a demandé de me comprendre en profondeur. Mais aussi de faire consciemment le choix de la vie. Cela inclut l’ombre, l’absurde, et l’état du monde tel qu’il est. Je suis vraiment sortie de la dépression en comprenant que j’étais hypersensible et non inadaptée ou brisée. Il m’a fallu comprendre que ces sensations débordantes tentaient de me dire quelque chose, puis encore quelques années pour comprendre quoi. Et certains jours j’en débat encore avec moi-même.

Mais il y a une chose dont je suis sûre : j’ai dû choisir le désir de vivre. Chaque jour. Un jour après l’autre. J’ai choisi mon camp. Au final, je ne suis pas sûre que l’on dépasse la dépression une fois pour toutes.

Vivre est un engagement sans cesse renouvelé, consciemment.

J’avais seulement quatorze ans quand j’ai envisagé le suicide comme une option. J’en avais vingt-six, quand, mère de deux enfants dont un bébé de 6 mois j’ai attenté à ma vie avec la plus grande détermination. A 28 ans j’ai décidé de guérir et m’y suis employée en conscience. Cela fait dix ans.

Je suis convaincue que le fait de vouloir comprendre et guérir ma dépression m’a amenée où je suis maintenant. Peut-être n’était-ce pas un choix. Peut-être était-ce plus qu’un choix. Le saurais-je un jour ? Mais j’ai ouvert mon esprit et mon coeur dans ce processus. J’y ai appris le vrai sens de la compassion et de l’Amour. Cela m’a enseigné la patience autant que la détermination, le courage autant que l’acceptation. Acceptation de ce qui est, courage de faire de son mieux pour améliorer ne serait-ce qu’un peu cette vie qui nous est donnée. Encore un paradoxe ? Je n’en suis pas si sûre.

Ma douleur a cessé, ainsi que cet assourdissant sentiment d’impuissance, quand j’ai pris l’engagement envers moi-même d’agir chaque jour, un petit peu à la fois et de montrer davantage d’Amour et de gratitude. Naïf ? Peut-être.

L’idéalisme peut faire cet effet. Mais jusqu’ici, cela aura été mon meilleur anti-dépresseur.