Trop sensible

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Trop sensible ?

Pourquoi les hypersensibles sont indispensables.

 

On a toujours un peu honte d’avouer qu’on est hypersensible. On a l’impression d’être dans une réunion des sensibles anonymes. On s’excuserait presque.

  • “Bonjour, je m’appelle Marie-Louise et je suis hypersensible”

  • “Bonjour, Marie-Louise!”

Depuis dimanche dernier (premier tour des élections présidentielles), j’ai un léger fond de nausée qui me suit. J’ai passé mon lundi dans un état mêlé de tristesse, de colère et de découragement. La dernière fois que je me suis sentie comme ça c’était quand j'ai recommencé à fumer après m'être arrêtée plus de dix ans. Oui, et aussi en 2002. Mais c’est étrange, je me sentais moins seule à l’époque. Je me souviens que ça m’avait fait du bien de voir tout le monde dans le même état émotionnel, partager indignation et exaltation. Cela me changeait, parce que d’habitude j’étais toujours l’hypersensible de service, celle à qui on disait qu’elle en faisait trop. J’étais trop sensible. Aujourd'hui j'ai l'impression qu'on est tous hyper-blasés.

Depuis l’enfance je porte cette étiquette en forme de défaut de fabrication. Et comme beaucoup de ceux avec qui je la partage, j’ai vite appris à la dissimuler. Je me souviens de m’être emportée en classe, racontant un documentaire sur l’exploitation animale, les larmes aux yeux, devant des camarades de classes cyniques, désabusés et agacés.

Bien souvent, les expressions émotives rencontrent colère et rejet. C’est là que naît ce sentiment d’être trop sensible, dans l’incompréhension et l’impossibilité de déposer sa sensibilité. C’est là que se pose l’étiquette : “trop” sensible. Comme s’il y avait une norme, une limite acceptable à la sensibilité.

Longtemps, j’ai fui les conflit et les discussions houleuses. J’avais tendance à perdre mes moyens, et tout mon vocabulaire. Trop sensible.

Lorsque nos émotions prennent le dessus, notre premier réflexe est de tenter de les réprimer, puis de les contrôler. Socialement, l’émotivité a longtemps été associée à une forme de faiblesse, autant chez les femmes que chez les hommes. A la seule différence que l’on “pardonnait” plus facilement ce “défaut” aux femmes. Les pauvres, si fragiles, si émotives, si sensibles. Un pardon en forme de mise à l’écart. Une justification de plus de l’incapacité des femmes à assumer des responsabilités, par exemple. Mais également une généralisation injuste et inadéquate, pour les hommes comme pour les femmes.

J’ai la sensations que les frontières dans ce domaine deviennent de plus en plus floues. Nous les femmes, nous nous voulons fortes, volontaires, battantes. Cela doit-il passer par la liquidation de notre sensibilité ? Et lorsque l’on demande aux hommes d’être plus sensibles, compréhensifs, doux, pourquoi cela devrait-il passer par des coupes drastiques dans leur masculinité ? La question du genre et de l’expression des émotions mérite d’être traitée comme un sujet à part entière, aussi je dirais simplement qu’il me semble que lier l’hypersensibilité au genre est réducteur et voile la question principale de la possibilité même d’exprimer sa sensibilité indépendamment de son genre dans notre société sans être mis au pilori pour cause de mièvrerie pathologique.

Et si notre sensibilité émotionnelle était un indicateur, un baromètre, un curseur sur l’échelle de notre humanité ?

Et si, par effet de contraste, certains apparaissaient hypersensibles tout simplement parce que nous vivons dans un monde hyper anesthésié ?

On a tendance à penser que nos sociétés modernes se sont construites sur une vision rationnelle ancrée dans des valeurs communément choisies. Mais nos choix ne sont pas toujours dictés par la raison. A vrai dire l’émotion, le désir, le sentiment y tiennent une place importante. Les émotions ont toujours servi aux Hommes à faire des choix, à élaborer et réviser leurs valeurs, Elles contribuent également à rendre possible un sentiment d’appartenance et donc la construction d’une société.

Dans ce cas, l’impossibilité de partager nos émotions est un indicateur inquiétant de la difficulté à exprimer notre humanité.

Et que penser de l’absence totale de réaction émotionnelle dans des situations ou certaines valeurs dites fondamentales sont remises en question ?

 

Si les émotions révèlent nos valeurs, que révèle l’absence d’émotion ?

Que révèle la mise au pilori de ceux qui expriment ce qu’ils ressentent ?

Quand je parle d'émotion, je parle du sentiment juste, sincère et authentique, sorte de mouvement spontané de l'âme. Parce qu'on nous balance suffisament au visage à longueur de temps des copies vulgaires et grossières d'émotions humaines feintes et dramatisées à des fins de divertissement. Autant de tentatives désespérées de nier l’engourdissement émotionnel ambiant.

Lorsque l’on reste sans réaction face à l’injustice, l’inégalité, la violence, on perd peu à peu contact avec notre part d’humanité. Notre sensibilité en est la gardienne. Oui nous devrions peut-être apprendre à nous protéger, mais pas de ce que nous ressentons. Ce qui rend nos émotions douloureuses, ce sont souvent les sensations d’incompréhension et d’impuissance qui les accompagnent. Verbaliser ces sensations est un point de départ qui permet de mieux les accepter et de construire sur elles pour enfin les dépasser.

Accepter d’incarner notre hypersensibilité nous permet de rester en contact avec notre propre humanité. Laisser les autres en être témoins nous replace tous dans le même contexte humain. Pour moi c’est le terreau qui rend possible les changements sociétaux et les progrès éthiques. Lorsque, par exemple l’esclavage ou plus tard la ségrégation étaient considérés comme norme, il a bien fallu l’indignation répétée de certains pour que les consciences ne s’ouvrent. C’est en cela que les hypersensibles sont indispensables. Leur empathie exacerbée les rend sensibles à des situations qui ne suscitent pas encore l’agitation du plus grand nombre. Ils ne tolèrent pas l'intolérable parce qu'ils sont en lien avec leur humanité et celle d'autrui. Leur capacité à exprimer leurs émotions est ce qui rend possible la remise en question des normes éthiques établies. Hypersensibles ceux qui, à fleurs de peau, ont été emportés par la ferveur des discours de Martin Luther King ?

Quand nos désirs d’être sont enfouis sous nos désirs d’avoir, nous perdons notre capacité à ressentir, ce qui participe à l’engourdissement général. On est pris d’une sorte de paresse émotionnelle qui peut rapidement se transformer en paresse intellectuelle. En acceptant nos émotions et en les exprimant, nous réveillons et nourrissons nos désirs d’être, d’agir et d’espérer.

Nos émotions nous font nous sentir “être”.

Nous sommes tous des êtres sensibles et notre premier travail devrait être de nourrir notre capacité à ressentir pour y ancrer notre motivation à agir.

Plus que jamais nous avons besoin des hypersensibles pour nous aider à nous reconnecter à notre humanité.

Si vous êtes comme moi, un(e) idéaliste hypersensible, vous aimerez peut-être être entourée de femmes qui vous comprennent et vous soutiennent. C'était mon cas, alors j'ai créé Héroïnes du Quotidien, un groupe fermé sur Facebook où vous pourrez être vous-même !

Si cet article vous a plu et si vous pensez que d'autres pourraient s'y retrouver, je serai reconnaissante que vous le partagiez avec vos amis ! Je vous remercie.

Et si vous vous posez la question, non je ne fume plus ! (ref au premier paragraphe) ;)